|
Madame
Sifa Maanya n'est pas une femme publique. Discrète, pudique
mais pas effacée, elle évite les journalistes, sauf
lorsqu'il est question de ses activités sociales au sein de
la Fondation Mzee Laurent-Désiré Kabila. Exceptionnellement,
peut-être parce qu'elle savait que nous avions rencontré le
Mzee (le « Vieux » en swahili, surnom donné au
défunt président congolais) lorsqu'il voyageait en Europe
dans la plus grande discrétion, elle a accepté un entretien,
qui s'est déroulé dans son vaste bureau de la Gombe. Peu de
meubles, pas de tableaux ni de tapis, pas de signes
extérieurs de richesse. Avant d'entamer la conversation,
Madame Sifa nous invite à prier et demande à Dieu de nous
bénir.
D'emblée,
cette femme originaire de Kabambare au Maniéma, vient à
l'essentiel : « aux côtés de Mzee, j'étais une
militante. Ensemble nous voulions combattre l'injustice,
lutter contre Mobutu qui avait confisqué le pouvoir. »
Dès
l'assassinat de Lumumba, en 1961, Laurent Désiré Kabila se
lance dans la lutte et en 1965 qu'il créée un maquis à l'Est
: « Nous avons commencé dans la région de Fizi où nous
avions installé notre état-major. Mais nous avons souvent dû
nous déplacer dans les montagnes, fuyant les attaques de
l'armée de Mobutu. Il y a eu Hewa Bora 1, Hewa Bora 2,
Makanga... C'est à Kasingere que nous avons fondé le Parti
de la révolution populaire. » Madame Sifa ne veut pas
qualifier de difficile la vie dans le maquis : « Nous
nous suffisions à nous mêmes et vivions dans une parfaite
égalité. Grâce à l'agriculture, nous avions assez à manger,
nous vivions aussi des produits de la pêche, de l'élevage.
Nous manquions souvent de sel et d'huile et nous préférions
recourir aux remèdes traditionnels. Mais notre population,
sensibilisée, ne se plaignait pas. »
Déjà
militante, Sifa devient cadre du Parti où elle s'occupe de
la formation politique, en particulier des femmes. «
Nous expliquions aux gens pourquoi il fallait combattre
cette dictature qui écrasait les paysans. Nous pratiquions
l'éducation permanente, chacun devait suivre des cours de
formation politique, mais aussi apprendre à lire et écrire.
Les sessions politiques proprement dites duraient sept
jours, puis ceux qui avaient été formés étaient envoyés dans
d'autres villages pour enseigner à leur tour. »
Il n'y
avait pas d'électricité dans le maquis, mais pas de bougies
et d'allumettes non plus : « pour faire du feu, nous
devions frotter des pierres pour faire jaillir
l'étincelle... » Les vêtements aussi étaient rares :
Sifa avait un seul pagne, peut-être deux, mais la plupart du
temps, les gens portaient des vêtements faits de raphia et
d'écorces.
C'est
dans ce maquis égalitaire mais très pauvre que sont nés, en
1971, ses premiers enfants, les jumeaux, Jaynet et Joseph.
Virent ensuite d'autres naissances, Joséphine, Zoé, Masengo...
« Notre famille s'est constituée dans le maquis et les
enfants, dès l'âge de 3 ans, fréquentaient l'école que nous
avions créée. Ils étudièrent dans le maquis durant cinq ans.
»
Après
1975, tout le monde fut forcé d'aller vivre à Wimbi, au bord
du lac Tanganyka, car les attaques des troupes de Mobutu
étaient incessantes, « ils nous bombardaient, nous
pourchassaient dans les montagnes, nous ne pouvions plus
résister. A certains moments, nous avons même été forcés de
manger de l'herbe, des plantes sauvages ».
A Wimbi,
Sifa poursuit ses activités : « j'étais secrétaire
adjointe de l'organisation des femmes révolutionnaires du
Congo, une branche du PRP qui s'occupait de l'encadrement
des femmes. Beaucoup d'enfants étaient sans famille, à cause
de la guerre ou des maladies et c'est pour eux que le Mzee a
créé le centre populaire pour les oeuvres sociales dont je
fus la gérante principale. Mais nous avons été rapidement
dispersés par les forces de Mobutu. »
Vers les
années 78-79, le Mzee décide de faire évacuer les jumeaux
vers Kigoma en Tanzanie, pour qu'ils poursuivent les études.
La maman suivra quelque temps plus tard et le Mzee viendra
ensuite, avec quelques rares partisans «il faut dire que
nombreux étaient ceux qui avaient trahi et quitté le maquis
car Mobutu les avait corrompus, soudoyés. Les derniers qui
étaient restés subissaient les bombes, les embuscades, tout
était mis en oeuvre pour les capturer...»
En
Tanzanie, la famille Kabila est accueillie, protégée, par
Kazadi Nyembe, bien introduit auprès du président Nyerere.
Sifa insiste avec reconnaissance : « Kazadi nous a
protégés, cachés, car la police de Mobutu nous recherchait
pour nous éliminer. Si la vie dans le maquis pouvait
paraître difficile, en Tanzanie, c'était bien pire. Là, nous
n'avions rien, alors que dans le maquis on s'entraidait, on
vivait dans une certaine égalité. Notre séjour en Tanzanie
était pour nous un repli stratégique, car nous avions bien
l'intention de revenir un jour dans notre pays, le Congo. »
C'est
pour cela d'ailleurs que, malgré les difficultés
financières, Laurent-Désiré avait tenu à inscrire Jaynet et
Joseph à l'école française de Dar es Salaam, afin qu'ils
apprennent le français pour le jour où ils rentreraient dans
leur pays.
Comment
la famille subvenait-elle à ses besoins ? Madame Sifa ouvre
ses mains et les regarde, pensive : « je cultivais un
petit champ et je vendais mes légumes au marché, comme
toutes les femmes pauvres en Afrique. Plus tard, j'ai tenu
une petite échoppe, pour pouvoir payer les études des
enfants. Le Mzee ne s'entretenait pas de politique avec sa
famille. Cette éducation-là, c'est moi qui m'en chargeais.
J'expliquais pourquoi nous refusions de nous considérer
comme des réfugiés, car nous étions des révolutionnaires. »
En Tanzanie, l'ambassade du Zaïre ne lésine pas sur les
moyens : « Mobutu a tout essayé pour nous éliminer : le
poison, les femmes, les embuscades, l'argent... »
Mme Sifa
dément les histoires selon lesquelles le Mzee aurait
multiplié les voyages: « il n'a quitté le maquis que
deux fois, pour demander de l'aide aux amis en Europe, car
nous manquions de tout... » Et elle se souvient du
soutien qui fut apporté par Pierre Galand, alors secrétaire
général d'Oxfam-Belgique.
A propos
de la Tanzanie, Sifa évoque les réactions de fierté de son
mari : « A un moment donné il a dit « stop » et décidé
de refuser l'aide proposée... Il déclarait que désormais
nous allions nous prendre en charge... »
C'est à
ce moment qu'elle a commencé à cultiver et à vendre sa
petite production. « Le Mzee n'était intéressé que par
la politique. C'est moi qui entretenais la famille avec mon
travail... »
Après
avoir terminé les études secondaires à Dar es Salaam et
fait, comme tout le monde en Tanzanie, une année de service
militaire, les jumeaux sont envoyés à l'Université de
Makerere en Ouganda. Leur sécurité n'est pas assurée et les
services de Mobutu rodent toujours. Jaynet s'inscrit en
journalisme, Joseph en droit.
La maman
se souvient des dispositions de son fils : « tout petit,
il avait déjà un tempérament de chef, il rêvait d'être
militaire, de diriger une armée. » En souriant, elle
évoque le gamin qui alignait des petites voitures pour en
faire un convoi militaire, tout en précisant que le père
refusait que son fils se lance dans la carrière des armes.
Joseph
seconde bientôt son père qui dresse des plans pour reprendre
la lutte au Congo. : « les préparatifs avaient commencé,
au début des années 90, pour s'intensifier en 1994 et en
1995. Joseph était aux côtés de son père lorsque les
opérations ont commencé en 1996. Nous avions réfléchi et
tiré les leçons des erreurs commises au début de la lutte.
On n'est pas allé chercher Mzee, il était là : c'est depuis
la mort de Lumumba que nous combattions la dictature...»
Le 17 mai
97, Sifa se trouve encore en Tanzanie avec les plus jeunes
des enfants, lorsque les troupes rebelles entrent dans
Kinshasa. C'est un mois plus tard qu'elle arrive
discrètement dans la capitale :« le Mzee ne voulait pas
que l'on évoque sa vie privée... » Elle confirme que
lors de la première guerre, en 96-97, Joseph se trouvait aux
côtés de James Kabarebe, le général rwandais qui dirigeait
les opérations militaires.
Joseph
tenait-il son père informé ? « Je le suppose, mais je
sais que le Mzee avait été très fâché d'apprendre les
atrocités, les massacres commis par ses alliés : nous, notre
lutte ce n'était pas ça, notre conception de la libération,
ce n'était pas la vengeance... »
Quelles
valeurs, avec son mari, a-t-elle enseigné à ses enfants ?
Ici Maman Sifa parle d'une traite : « nous leur avons
appris l'amour de la patrie, le respect de la famille.
Essayé de leur donner un code de bonne conduite, et aussi
des leçons de modestie, d'humilité. De leur apprendre à
vivre en paix avec leur prochain. Nous avons essayé de
façonner nos enfants afin qu'ils combattent l'injustice.
»(...) « Joseph, à sa manière et avec ses méthodes, a tenté
de poursuivre l'oeuvre de son père. Il a toujours eu une
grande force de caractère, il réfléchit avant d'agir et n'a
jamais été un enfant turbulent... Calme, il ne parlait pas
beaucoup, s'il était fâché, il ne le montrait pas. Je lui ai
enseigné comment être poli, jamais insolent : c'est cela
notre culture... »
Sifa,
mère et épouse, exhale cependant quelque amertume : « Ah
! les Congolais... Quand je pense que le Mzee leur a
sacrifié sa vie, et qu'ils l'ont tué... Chaque fois que je
repense à sa mort, mon coeur redevient rouge... » Elle
ne nie pas la souffrance qu'elle éprouve au vu de la
campagne qui vise Joseph : « il est mon enfant, au même
titre que sa soeur Jaynet et les autres. Or lui, on le
qualifie de « Rwandais ». Tout cela est douloureux, mais
tout ce que je peux dire, c'est qu'il est bien mon fils...
Comment peuvent-ils dire que je suis venue du Rwanda, alors
que j'ai vécu avec le Mzee pendant 32 ans ? » Maman
Sifa refuse d'évoquer les menaces qui pèsent sur son fils,
« il est entre les mains du Seigneur. Je prie Dieu de le
protéger, de le laisser accomplir son destin... »
|